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Note d'intention

LES FARCES CONJUGALES

« Vous savez ce que c’est !...un beau jour on se rencontre chez le Maire…on ne sait comment, par la force des choses…Il vous fait des questions…on répond « oui » comme ça, parce qu’il y a du monde, puis quand tout le monde est parti, on s’aperçoit qu’on est marié. C’est pour la vie ».

Il faut se laisser embarquer sur le manège qui accélère à chaque tour jusqu’au vertige, jusqu’à l’implacable folie qui nous dépasse.
Il faut accepter d’accompagner ces personnages qui enclenchent, malgré eux, une infernale machine à problèmes, qui finit par les laminer.
Leur lâcheté et le manque de confiance les poussent à mentir plutôt que d’affronter l’autre.
Les maris sont couards, trompeurs et benêts, les femmes irresponsables, capricieuses et jalouses.
Il y a deux Feydeau : le noctambule qui passait ses nuits chez « Maxim’s », celui qui écrivit La dame de chez Maxim’s… et l’autre Feydeau : le mari de madame Feydeau, qui fut en quelque sorte sa muse, c’est le Feydeau des petits chefs-d’oeuvre en un acte dont : Mais n’te promène donc pas toute nue et Feu la mère de Madame. Ce second Feydeau a poussé à l’extrême l’observation de la vie intime au quotidien et créé un nouveau genre : « La farce conjugale ».
J’ai choisi de présenter deux des cinq pièces qui forment ce cycle qui évoque « l’enfer à deux ».
« Le mariage est l’art difficile, pour deux personnes, de vivre ensemble aussi heureuses qu’elles auraient vécu seules, chacune de leur côté » G. Feydeau
Point commun de ces oeuvres, les héroïnes illustrent le type de la femme logique dans l’illogisme : elles usent d’une dialectique apparemment raisonnable mais qui aboutit à la pure démence sans qu’on puisse discerner précisément où la dérive a commencé. Ces raisonnements sophistiqués et propres à détraquer la cervelle de l’époux ont toujours des points de départ si vulgaires qu’il s’en dégage, par contraste, un comique irrésistible et une puissante impression de vérité quotidienne.
L’unité des figures féminines de ces pièces et l’impression d’authenticité qu’elles présentent c’est bien sur le fait qu’elles ont pour modèle commun Marianne Carolus-Duran, la propre femme de l’auteur.
Dans les deux situations, l’irruption d’un événement extérieur vient accentuer la « tension » du quotidien : l’annonce de la mort de la mère de Madame dans Feu la mère de Madame et la visite de l’adversaire politique de Monsieur de Mais n’te promène donc pas toute nue. La société et ses règles de comportement exacerbent la tension au sein du couple.
Autre point commun : les ambitions masculines démesurées se heurtent au pragmatisme des regards féminins. « Lucien », caissier aux Galeries Lafayette aspire à devenir artiste peintre et se déguise en Louis XIV dans Feu la mère de Madame et « Ventoux », le député de Mais n’te promène donc pas toute nue s’imagine déjà nommé ministre du gouvernement. On désire une chose parce que les autres la désirent. «…c’est comme une légion d’honneur, on est doublement fier de l’obtenir : d’abord pour la distinction dont on est l’objet et puis…parce que ça fait rager les autres… »
« Pour bien monter Feydeau il ne faut rien céder, ni sur la gravité et la profondeur de sa pensée, ni sur la légèreté et l’allégresse de son style ». Philippe Adrien
La question primordiale, le réel, c’est l’échange de paroles ! Ce que parler veut dire et rate forcement, le malentendu. Il faut donc travailler la langue, la langue telle qu’elle se parle entre ces gens-là dans ce temps-là…et alors on s’aperçoit que le dialogue est aussi de la musique et libère une énergie qui, se combinant avec les actions physiques, très concrètes, met en branle une danse. Il n’y a plus qu’à obéir, se laisser conduire et aller jusqu’ au bout.
Le théâtre « baroque » de Louis Calaferte, que je connais bien, est de la même nature. (Il y a quelques années j’avais proposé à Guillemette Calaferte de monter un dytique avec On purge bébé et Une souris grise…) Feydeau et Calaferte écrivent debout, à haute voix. Ce sont des écrivains « en colère » qui imposent une partition aux acteurs. On entre dans « la vérité » de ces oeuvres en respectant la partition. On trouve son plaisir et sa liberté d’interprète dans le respect scrupuleux d’un espace et d’un rythme. Ils proposent des oeuvres bâties autour de ce que Louis Calaferte appelait « le vrai expérimenté ».

Notre travail constituera, comme chez Louis Calaferte, à mettre en valeur des « stéréotypes de comportement » au sein du couple en particulier et de la société en général. L’intime a une valeur universelle quand on souligne sa vérité profonde sans velléité d’ « actualisation ».
Il s’agit bien, au travers du rire, de dénoncer les bassesses et l’égoïsme qui régissent trop souvent les relations humaines.
L’essentiel du travail portera donc sur l’exécution rigoureuse de la partition dans une esthétique évocatrice des années du début du siècle dernier, période de création des oeuvres, années qualifiées d’insouciantes et pourtant si proches de la première guerre mondiale.

Feydeau vivait dans une « solitude très mondaine »… Il a cultivé une misanthropie générale qu’il nous restitue, de manière unique, avec un humour féroce qui inspire toujours beaucoup d’écritures contemporaines…
Aujourd’hui, contrairement à une époque pas si ancienne, on ne doit plus se justifier de « monter Feydeau » dans le « subventionné » et cela est heureux car il est un auteur majeur de notre répertoire.

Patrick Pelloquet