Welcome visitor you can log in or create an account

C’est Jean-Pierre Miquel qui m’a transmis le virus Louis Calaferte. J’ai été son assistant au Centre Dramatique National de Reims. Jean-Pierre, à l’origine des créations de plusieurs textes de Louis Calaferte à Amiens ou au « petit Odéon », connaissait mon goût pour « les personnages du quotidien » et le sens de la dérision…
Il avait confié à Denis Llorca, metteur en scène associé au Centre Dramatique le soin de monter Les mandibules quelques années auparavant et il m’a offert le texte…
J’ai donc fait la connaissance de Louis Calaferte par le théâtre, par Les mandibules, pièce que je montais en 1996. Cette œuvre fût pour moi une révélation… Puis je créais Une souris grise en 2004 et La bataille de Waterloo, L’entonnoir et Trafic en 2009.
 

Mécanisme et musicalité du texte

 
Je faisais l’expérience en écoutant le texte lu à haute voix par les acteurs de la nécessité d’un rythme, d’une articulation, de l’affirmation, parfois péremptoire, des mots pour « entendre le dérisoire », le vide, le « rien », la solitude…
Les personnages habillent de certitudes verbales des vides existentiels. Des phrases aux limites du « lieu commun », des proverbes qui se transmettent de génération en génération, des mots aux sonorités accordées viennent rassurer des personnages angoissés par le « silence », seul écho à leur attente…
Pas de psychologie, de temps psychologique, mais seulement des variations mécaniques et musicales…
Le plaisir du jeu se cache dans le plaisir de prononcer, de mâcher, d’articuler, d’affirmer. La musique se révèle d’elle-même, les doubles ou triples croches phonétiques font apparaître les doubles ou triples sens du verbe et l’on « s’amuse »…
 

Construction des personnages

 
Il n’y a pas de construction psychologique ou de « naturalisme » des personnages…
Par exemple, il y a souvent des enfants dans les pièces de Calaferte (Baby et Babette dans Les mandibules, Ludovic dans Une souris grise ou Annibal et Eléonore dans La bataille de Waterloo…) qui sont interprétés par des comédiens adultes sans aucun problème…
Les personnages de Louis Calaferte sont des « stéréotypes de comportements », des individus qui composent notre société à l’image des « play-mobil » ces petites figurines pour les enfants…
L’acteur ou l’actrice met son corps, sa voix, au « service » du stéréotype qu’il interprète : le papa, la maman, la grand-mère… Chacun des « personnages » sera affublé des « signes », des « codes » qui  authentifient son statut dans la société au regard de la majorité…
Il faut que les acteurs acceptent cette première période de travail, très formelle, qui fait abstraction de tout investissement sensible…
Il ne s’agit pas de nier l’interprète mais il s’agit de lui faire revêtir cette fine pellicule de formalisme qui lui confère un statut d’universalité…
Le comédien qui joue « le papa » incarne « la paternité »…
Dans le répertoire de Louis Calaferte tout le monde peut tout jouer. Ce qui importe c’est la complémentarité des énergies, le sens du rythme dans l’échange et la nécessaire affirmation de la pensée.
Etre dans l’universel en interprétant l’anecdotique impose l’émerveillement, l’enthousiasme, la révolte, le bonheur de celui qui s’enivre de découvertes et se rassure de certitudes…
On doit jouer Calaferte sans malice. C’est lui qui nous la donne en réponse à notre sincérité d’interprétation…
 photoweb02  photoweb10  photoweb15
 

Le constat expérimenté

 
Les situations sont tout de suite identifiables…
Elles nous envoient à une intimité plus ou moins avouable de nos comportements quotidiens. Il nous invite en terres connues puis introduit le grain de sable dans la mécanique des certitudes…
Il aime faire entrer « l’extérieur » dans le cocon le plus intime, le plus protégé : Madame Ondula, la « voisine » de La bataille de Waterloo entre dans l’intimité du couple formé par Alexandre et Gertrude comme le fait  Hans Otto Waterbrunner chez les Bernachons dans Une souris grise ou le Bambi de L’entonnoir qui fait connaissance de ses propres parents…
Et quand l’ennemi ne vient pas « de l’extérieur », c’est « par l’intérieur » qu’il se manifeste et la « tuyauterie corporelle » fait des siennes… Cette fois Calaferte nous entraîne sur les chemins de sa révolte contre la maladie et le monde médical. Lui qui a souffert dans sa chair pendant de très nombreuses années, il met en scène la nécessaire soumission du patient et de son entourage à l’autorité du savoir. Lui qui refusait toute forme de dépendance, il dénonce l’escroquerie, les abus et la trahison du « serment » de certains médecins. Il nous parle du désarroi, de l’incompréhension et de l’injustice devant la maladie.
 
« L’arthrose dont je souffre abominablement serait inscrite dans le processus de développement de la maladie de Kahler, qu’on a identifiée chez moi il y a quelques années. Quant à mon histoire pulmonaire, la cause en serait identique. Je n’arrive pas à croire un mot de toutes ces élucubrations médicales ».
Louis Calaferte, Le jardin fermé - Carnet XVI - L’Arpenteur 1994
 
Dans Le serment d’Hippocrate la cellule familiale est représentée au travers de deux générations : « Madelaine» et sa mère « bon maman 77 ans » et « Lucien » et son père « papa 78 ans ». Après avoir été confrontée à la consommation puis à la pénurie de nourriture dans Les Mandibules, au monde du travail et à la promotion interne à l’entreprise dans Une souris grise, à la présence de l’étranger et de ses « différences » dans La bataille de Waterloo, la famille doit cette fois faire face à l’autoritarisme du monde médical. Les enfants vont devoir prendre en charge les parents et mettre à exécution les prescriptions des médecins. Cette situation exacerbe les rapports intergénérationnels ainsi que les rapports de couple.
 

Scénographie

 

 Les personnages de Louis Calaferte sont attaqués de toutes parts et tentent de survivre par tous les moyens. On les observe se débattre comme des rats soumis à une expérience scientifique…
L’écriture nécessite une scénographie pure, sans anecdotes, aseptisée et « voyeuriste » entre la paillasse de laboratoire et le show-room de centre commercial. Elle doit répondre à une nécessité minimum de réalisme sans être naturaliste. Les lumières doivent être « froides » et les matériaux « artificiels » pour mieux percevoir la vie, pour mieux entendre battre les cœurs, couler les larmes et claquer les rires…
Les personnages évolueront dans une « photo polaroïd » support visuel instantané référencé à une époque, très prisé des amateurs et largement utilisé dès son apparition par… le monde médical.

Un auteur prémonitoire ?

 

Il appelle à la « désobéissance » et voit le troupeau au bord de la falaise…
Il projette dans le temps les dérives de son époque et le constat que nous en faisons aujourd’hui est malheureusement troublant de vérité…
J’ai créé Les mandibules au moment de « l’affaire » de la vache folle en 1996 et depuis, le questionnement  lié à la production et à la consommation de nourriture sur la planète s’est intensifié…
Il en va de même dans ses anticipations concernant le rapport au travail, à l’éducation…
Le serment d’Hippocrate nous renvoie au comportement individuel face aux prescriptions médicales. Le monde de la santé, aujourd’hui, fait l’objet d’enjeux économiques très importants. Le docteur « Knock » créait sa « clientèle ». La comédie grinçante de Jules Romains dénonçait la « manipulation » à des fins commerciales des patients par un médecin peu scrupuleux.
A l’époque où fleurissent de nombreux scandales sanitaires, Calaferte s’engage dans cette voie.
Comme Knock, les médecins du Serment d’Hippocrate pourraient affirmer : « Le tort des patients, c’est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie ».
Les personnages vivent une « métaphysique quotidienne » qui les dépasse et avec laquelle ils composent du mieux possible dans la solitude et l’anonymat de leur condition…
Calaferte n’est pas moraliste et ne condamne pas cette « irresponsabilité ». Il leur souffle à l’oreille…
photoweb20 photoweb08

 Le rire

 
« Est-ce qu’ils ont ri ?... » Voilà la question qui « taraude » Guillemette l’épouse de Louis, à chaque représentation… et bien sûr !!! Et elle a mille fois raison… c’est essentiel !
Mais il ne faut pas se contenter du « premier rire ». Cette première couche immédiate et efficace à la première lecture du texte…
Il faut plonger profond pour comprendre et ressentir la « nature » de ce comique pour en savourer « la force » et mieux le restituer chaque soir en représentation…
 
Le théâtre de Louis Calaferte est d’une efficacité immédiate et cela peut être un danger pour des interprètes en manque d’exigence…
Il faut « s’emparer d’un comique dévastateur » qui puise ses origines dans la vie même de l’auteur…
Tous les acteurs qui jouent Calaferte se doivent de connaitre « l’homme », pour éviter tout malentendu…
Beaucoup de textes du « Théâtre baroque » contiennent un aspect comique fort, évident et les personnages de ces comédies ne font rire qu’autant qu’ils sont pitoyables.
 
« Le vrai comique est celui qui, en même temps qu’il nous divertit, au fond nous émeut. Jamais il n’est si proche de la perfection que lorsque, par une infime déviation, il pourrait se métamorphoser en tragique. Il doit éveiller en nous les résonnances dont on ne sait de quel indéfinissable malaise. »
 
« La création, c’est la vie.
L’art, c’est une envie d’être, une envie de vivre.
Quand allons-nous vivre ? Il est urgent et important d’apprendre à vivre et à aimer. Il faudrait arriver à faire comprendre cela petit à petit. »
Louis Calaferte
 
Cette volonté guide mon travail depuis des années maintenant.
 
Patrick Pelloquet
 
 

Log in or create an account